Métiers d'autrefois

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La grande aventure des scieurs de long

58 départements d'accueil !

La scie et le balluchon

Retour des grands jours et retour au pays

Le travail des scieurs de long

Parfois dès l'âge de quinze ans, et souvent durant trente ans, ils quittaient chaque année leur foyer par milliers et des communes entières se vidaient. Il n'y restait que les femmes, les enfants et les vieillards. Le curé de Sauvain, sur les quarante-trois baptêmes qu'il a célébrés en 1776, a quarante-trois fois noté "père absent".

Cette migration à l'importance mal connue, n'a en fait concerné pas moins de neuf départements. Les scieurs de long étaient tous originaires des régions à vocation forestière et des zones de montagnes : Monts du Forez et du Livradois, Plateau de Mille-vaches, Plateau du Velay, Monts de la Margeride, du Cézallier ou de I'Artense. Pour plusieurs raisons, le Puy-de-Dôme en fournissait le plus gros contingent : des hivers longs et neigeux, un sol pauvre et des récoltes insuffisantes, une forte démographie, l'absence d'industrie, l'obligation de subvenir aux besoins des familles, de payer les impôts, avec chez le paysan, l'obsession d'agrandir sa propriété en achetant des arpents de terre supplémentaires et de dédommager ses cohéritiers. Pour les plus pauvres, un parent en moins, c'était une bouche de moins à nourrir.

Tous ces hommes partaient donc par nécessité, et non par goût des voyages. "Aller à la scie" était devenu une tradition, l'instinct d'imiter, de faire pareil que les autres. Les gains rapportés, même modiques, encourageaient au départ. Le phénomène enclenché devenait irréversible.

Aux XVI ème, XVII ème et XVIII ème siècles, ils avaient été nombreux à se rendre jusqu'en Italie et en Espagne, où la voie leur avait été ouverte par les pèlerins. Puis, les guerres d'Espagne, et d'autres raisons, les avaient contraints à rester dans le Royaume. Déjà au XVIII ème siècle, Legrand d'Aussy écrivait : "Il n'est point un département de France, il n'est pas une ville un peu considérable où l'on ne trouve des Auvergnats", et Henri Pourrat de renchérir : "Quand un Auvergnat trouve un biais pour se faire de l'argent, il appelle toujours ceux de son pays".

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58 départements d'accueil !

L'aire géographique où se répandaient les scieurs de long était étendue. Ils fréquentaient les régions les plus boisées, celles qui leur offraient le plus de travail.

Pour le seul département du Puy-de-Dôme, j'ai recensé 58 départements d'accueil, 24 provinces et lieux impossibles à situer par manque de précisions (l'Est, les ports de l'Ouest ? ...), et 7 pays étrangers. Les souches de tous les anciens passeports accordés par le maire de Saint-Just-de-Baffie nous apprennent qu'en 1839, 84 ont été délivrés : 2 pour des colporteurs et 82 pour des scieurs de long. Ils concernaient 20 départements différents, avec une majorité pour la région de Tours.

La plupart partaient en septembre - octobre, influençant les dates des mariages, célébrés en août - septembre - octobre, et celles des naissances, enregistrées en avril - mai - juin.

Âgés de quinze à cinquante ans, pour la plupart paysans et laboureurs, l'heure du départ sonnait lorsqu'ils avaient levé les récoltes et ensemencé les terres.

Avant de se mettre en route, ils remplissaient les formalités administratives voire notariales.

Sous l'Ancien Régime, les curés rédigeaient des certificats attestant qu'ils étaient bons catholiques, de bonne moralité, porteurs d'aucune maladie épidémique.

Par commodité et par sécurité, c'était en groupes qu'ils quittaient leur commune.

Ils ne partaient pas à l'aventure. Ils savaient où ils allaient, et connaissaient leur itinéraire. D'ailleurs, ils retournaient souvent au même endroit que l'année passée.

Ils fréquentaient les auberges que les anciens leur conseillaient. Ils couchaient dans une écurie, dans une grange, mise à leur disposition par un fermier arrangeant. Économes de nature, ils limitaient leurs dépenses au strict minimum. Ils empruntaient les grandes voies de communication et les chemins de halage. Pour gagner du temps, certains profitaient de la diligence, d'autres du coche d'eau.

Un passeport daté de 1885, appartenant à Antoine Chevalier, natif de Saint-Jean-des-Ollières en Auvergne, porte les nombreux visas apposés par les officiers municipaux des villes traversées.

Nous pouvons facilement suivre son itinéraire, au retour. "Vu passer" : au Mans (72), à Château-du-Loir (72), à Tours (37), à Loches (37), à Châtillon-sur-Indre (36), à Châteauroux (36), à Châteaumeillant (18), à Montluçon (03), à Montaigut-en-Combraille (63), à Riom (63), à Billom (63). Du Perche au Livradois, il a parcouru à pied environ 400 km, soit une moyenne de 40 km par jour, ce qui correspondait à la moyenne générale.

Dès l'ouverture des lignes de chemin de fer, ils n'ont pas manqué de prendre le train, quitte à emporter leur vélo !

Nos scieurs de long partaient chaussés dune paire de sabots neufs. Ils étaient facilement repérables avec leur pantalon de velours resserré à la cheville, leur blouse bleue - "la biaude" - et leur chapeau de feutre. Troupes gaies et bruyantes, car en marchant, ils chantaient souvent la chanson de leur corporation !

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La scie et le balluchon

D'une main, ils tenaient la poignée de la scie après laquelle étaient judicieusement accrochés les outils : la hache, le passe-partout, les limes, la grande scie démontée, soigneusement emballés dans de vieux chiffons.

Papiers en poche, ils avaient sur l'épaule le balluchon contenant quelques vêtements de rechange, un pantalon, deux ou trois chemises de chanvre, des mouchoirs, une paire de sabots.

En forêt, ils se construisaient souvent une baraque sur le lieu même du chantier.

Cette "loge" qui abritait à la fois les hommes, les outils et les provisions, était faite de planches, de branchages, recouverte de mottes de terre et d'herbe. Elle devait être étanche pour les prémunir contre l'humidité et les intempéries. A l'intérieur, le mobilier était des plus sommaire avec une table, un banc, une caisse garnie de paille. Quelquefois leur employeur, marchand de bois ou adjudicateur de coupe, leur fournissait un poêle. La fumée s'échappait par un simple trou pratiqué dans la toiture ou sur la façade.

Dans la coupe, les autres bûcherons, charbonniers, sabotiers... étaient logés à la même enseigne, même ceux qui étaient accompagnés par leur femme et toute leur marmaille.

Les jours, les mois passaient, rythmés par les saisons. Aux belles journées d'automne succédaient les tristes jours d'hiver où la pluie tombait incessamment et transperçait leurs vêtements, au point que l'on disait "qu'aucun scieur de long n 'allait en enfer, il l'avait connu sur terre".

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Retour des grands jours et retour au pays

A Noël et à Mardi-Gras, ils s'offraient un repas un peu plus copieux, arrosé de quelques bouteilles de vin.

En fêtant Mardi-Gras, ils célébraient le retour des grands jours et la mi-temps de leur campagne qui durait en général neuf mois. Ils s'échinaient pendant 12 à 15 heures par jour, ne s'accordaient qu'une demi-journée de repos par semaine, le dimanche après-midi. Rasés, toilettés, ils allaient au bourg, achetaient leurs grosses tourtes de pain, et n'oubliaient pas de boire quelques chopines à l'auberge ou au cabaret. Les plus pratiquants assistaient à l'office religieux.

Lorsque la Saint-Jean d'été approchait, ils pensaient au retour. Le patron distribuait les gains, tout en s'octroyant un pécule plus important. C'était normal, c'était le chef d'équipe. Il se chargeait de l'embauche, de la recherche du travail, des démarches auprès de l'employeur, de l'hébergement et de la nourriture.

Mais tous ne rentraient pas... Beaucoup décédaient de maladies ou d'accidents. Dur et dangereux métier ! Combien d'entre eux sont morts écrasés ! Inhumés sur place, leurs compagnons remettaient à la veuve ou à la mère, l'acte de décès.

Rentrés, ils rangeaient pour trois ou quatre mois leurs outils à bois, et s'emparaient des outils agricoles. Venaient alors la saison des foins, celle des moissons et ainsi de suite. Ceux qui n'avaient rien, se louaient comme vacher, et passaient la période estivale sur la montagne, en jasserie, en buron... Avant de repartir pour une prochaine campagne, sous la protection de Saint Simon, leur Saint Patron, jusqu'à ce que les scieries ambulantes actionnées par leurs locomotives à vapeur ne les fassent disparaître dans les années 1950.

 Annie Arnoult

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Le travail des scieurs de long

Levés alors qu'il faisait encore nuit, ils étaient prêts à empoigner la scie jusqu'au soir. Aux dernières lueurs du crépuscule, ils la troquaient contre le passe-partout et tronçonnaient les billes devant être sciées le lendemain. Une équipe de scieurs de long comprenait trois personnes : le doleur, le chevrier et le renard. Plusieurs équipes constituaient une brigade. Dans ce cas, un doleur suffisait pour quelques paires de scieurs de long.

Dès qu'une équipe de bûcherons avaient abattu les arbres marqués, les scieurs se mettaient à l'ouvrage.

Le doleur était le patron et le chef d'équipe. II avait acquis son autorité par son habileté à aiguiser les lames d'outils. Il écorçait, il équarrissait avec sa lourde hache les deux ou quatre faces de l'arbre qui était rehaussé d'une dizaine de centimètres et posé sur "un chantier", des clameaux ou cales le stabilisaient. Il traçait à l'aide d'un cordeau enduit d'une poudre colorée, le ou les lignes que suivraient plus tard les dents dévorantes de la scie. Il s'occupait aussi des repas.

La bille était hissée sur le chevalet à force d'hommes, roulée par l'arrière du support ou élevée à l'aide d'un cric ou d'une chèvre de charpentiers, et solidement attachée par une chaîne et des coins.

Il existait quatre modèles de chevalet dont celui à trois pieds à l'avant, engagés dans un madrier, ce madrier étayé par une longue pièce de bois appuyée d'un côté au sol. Le plus simple, le plus utilisé par les Auvergnats, était formé par un long tronc de 4 à 6 m, une extrémité à terre, l'autre élevée à hauteur d'homme, dans lequel deux pieds obliques venaient s'encastrer. Le dessus du chevalet, équarri, s'appelait le sommier. Le méplat de la queue était entaillé d'encoches qui servaient à la fois pour le ripage de la bille à positionner et d'escaliers au chevrier. véritable homme singe. Des pierres et des grosses pièces de bois étaient appliquées à l'arrière, afin d'éviter le mouvement de balancier.

Le chevrier grimpait à pieds déchaux sur le tronc. Contre le froid, contre les échardes et pour conserver le plus d'adhérence, il avait enfilé des chaussettes à la semelle renforcée d'une toile de chanvre.

Au sol, le renard lui faisait face, jambes écartées. Il était couvert d'un chapeau à larges bords ou tout simplement d'un vieux sac de toile, pour éviter de recevoir trop de sciure dans les yeux.

La grande scie de long était formée d'un cadre en bois d'environ 1,50 m de long sur 1 m de large, munie d'une poignée aux deux transversales, et d'une lame fixée en son milieu, raidie par un tendeur ou des coins. Les dents de la lame étaient crochues, elles ne mordaient le bois qu'en descendant. C'était donc le renard qui sciait ; le chevrier remontait la scie, en l'écartant légèrement de l'entaille et la guidait en fixant son regard sur le trait de scie. Il progressait en reculant. Le travail était équitablement réparti entre compagnons, chaque poste avait ses avantages et surtout ses inconvénients.

Arrivés à hauteur du chevalet, ils s'arrêtaient, faisaient pivoter la bille et attaquaient l'autre côté. Ils la détachaient, la jetaient au sol. C'était alors qu'apparaissait la ligne rugueuse marquant à la fois la jonction des deux traits de scie et leur "signature" (dans un magazine récent. un antiquaire vantant sa marchandise précisait : "toutes mes armoires portent au dos la signature des scieurs de long"). Tout en travaillant, ils discutaient et chantaient. Les paroles de leurs chansons évoquaient leur région et bien sûr... leur bien-aimée !

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