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Sur le Mont Lozère
Les sobriquets collectifs

Sur le Mont Lozère

Robert Louis Stévenson "Journal de route en Cévennes".

La piste que j'avais suivie la veille s'effaça bientôt et je continuai à suivre, sur une montée dénudée et gazonneuse, une rangée de bornes comme celles qui m'avaient aidé à traverser le Goulet. Il faisait déjà chaud ; j'attachai ma vareuse sur le paquetage et je poursuivis la marche en gilet de tricot. Modestine était de bonne humeur et se mit à trotter d'elle-même, pour la première fois depuis que je la connaissais, au point que les épis d'avoine venaient fouetter ma poche. Derrière moi, la vue sur le nord Gévaudan s'allongeait à chaque pas; c'était à peine si un arbre, une maison apparaissaient sur les plis des coteaux sauvages qui s'étendaient au nord, à l'est et à l'ouest, tout bleus et ors dans la brume et le soleil du matin. Une multitude de petits oiseaux passaient et gazouillaient autour du sentier, picorant et se pavanant sur le gazon, et je les voyais tournoyer dans l'azur, avec le papillotement intermittent de leurs ailes transparentes entre le soleil et moi.

A peine avais-je commencé ma marche, j'avais eu les oreilles remplies d'un bruit sourd et puissant, comme d'une houle lointaine ; je fus à certains moments tenté de croire au voisinage d'une cascade et à d'autres, je l'attribuai à l'effet tout subjectif du silence absolu de la colline. Mais à mesure que j'avançais, le bruit augmenta et ressembla au sifflement d'une gigantesque théière et, au même moment, des bouffées d'air frais commencèrent à me parvenir depuis le sommet. Je finis par comprendre ; cela soufflait très fort du sud sur l'autre versant du mont Lozère et, à chaque pas, je me rapprochais du vent.

A la fin, brusquement, mes yeux s'élevèrent au-dessus du sommet et je me trouvai face à face avec un autre pays formé d'un chaos de collines bleues, ça et là hérissées de forêts, ailleurs dénudées sur le ciel. En même temps, les pierres avaient disparu. [Ce pas ne me parut pas moins décisif que bien d'autres plus anciens, et " tel le vaillant Cortez quand, avec des yeux d'aigle, il fixa le Pacifique ", je pris possession, en mon nom, d'une nouvelle partie du monde. Car voici qu'au lieu du rustique rempart de gazon que j'avais gravi pendant si longtemps s'offraient à moi une échappée sur l'air brumeux du ciel et un labyrinthe de collines bleues à mes pieds.]

[Le mont Lozère s'étend presque d'ouest en est, coupant le Gévaudan en deux parties inégales ; son point culminant, le Pic de Finiels où je me trouvais, s'élève à plus de cinq mille six cents pieds au-dessus de la mer et par beau temps permet à la vue d'embrasser tout le bas Languedoc jusqu'à la Méditerranée. J'ai parlé avec des gens soit qui prétendent, soit qui croient avoir vu, depuis ce Pic de Finiels, des voiles blanches passant près de Montpellier et de Cette (Sète). Derrière moi, s'étendait au nord le plateau que j'avais traversé, peuplé d'une race morne, sans bois, sans grandeur dans la forme des collines, et connu dans le passé surtout par ses loups. Mais devant moi, à demi voilé par une brume ensoleillée, s'étendait un autre Gévaudan, riche, pittoresque, illustré par des événements bouleversants. Au sens large, j'étais dans les Cévennes au Monastier et durant tout mon voyage, mais il y a un sens restreint et local dans lequel seulement ce pays désordonné et broussailleux à mes pieds a droit au nom, et c'est en ce sens que les paysans l'emploient. Ce sont là les Cévennes au sens plein : les Cévennes des Cévennes. C'est dans ce labyrinthe indéchiffrable de collines qu'une guerre de bandits, une guerre de bêtes féroces fit rage pendant deux ans entre le Roi Soleil avec toutes ses troupes et ses maréchaux d'un côté, et quelques protestants montagnards de l'autre. Il y a cent quatre vingts ans, les Camisards tenaient un poste sur le mont Lozère à l'endroit même où je me trouvais. Ils avaient une organisation, des arsenaux, une hiérarchie militaire et religieuse ; leurs affaires étaient "le sujet de conversation dans tous les cafés de Londres ". L'Angleterre envoyait des flottes à leur secours ; leurs chefs prophétisaient et assassinaient. Avec des drapeaux et des tambours, et au chant de vieux psaumes français, parfois leurs bandes bravaient le jour, défilaient devant des cités fortifiées et dispersaient les généraux du roi ; parfois la nuit ou sous un déguisement, ils s'emparaient de châteaux forts et vengeaient la traîtrise sur leurs alliés et la cruauté de leurs ennemis. Là, il y a cent quatre vingts ans, se trouvait le chevalier Roland, " Comte et Seigneur Roland, généralissime des protestants ", grave, silencieux, impératif, ancien dragon marqué de la petite vérole, que, par amour pour lui, suivait une dame dans ses pérégrinations. Il y avait Cavalier, apprenti boulanger, avec le génie de la guerre, élu brigadier général des Camisards à dix-sept ans, qui mourra à cinquante-cinq ans Gouverneur anglais de Jersey. Il y avait aussi Castanet, meneur de partisans, avec une volumineuse perruque et du goût pour la controverse théologique. Étranges généraux qui se mettaient à l'écart pour prendre conseil du Dieu des Armées, et prenaient la fuite ou proposaient le combat, postaient des sentinelles ou qui dormaient dans un camp non gardé, selon que le Saint-Esprit le leur soufflait au cœur ! Et pour suivre ces chefs et d'autres, il y avait la troupe des prophètes et des disciples, hardis, infatigables, téméraires pour aller courir sur les montagnes, égayant leur rude existence par des psaumes, ardents au combat, ardents à la prière, écoutant pieusement les oracles d'enfants au cerveau dérangé, et plaçant d'un geste mystique un grain de blé parmi les balles d'étain avec lesquelles ils chargeaient leurs mousquets.]

[J'avais jusqu'à présent parcouru une région morne, sur la piste de rien d'autre de plus remarquable que la bête du Gévaudan, le Napoléon Bonaparte des loups, qui dévorait les enfants. Mais maintenant j'allais descendre dans le décor d'un chapitre romantique - ou mieux d'une note romantique au bas de la page - de l'histoire du monde. Que restait-il de cette poussière et de cet héroïsme du passé ? On m'avait dit que le protestantisme survivait encore dans ce haut lieu de la résistance protestante ; c'est ce que m'avait dit le prêtre dans le parloir du monastère. Mais il me fallait encore apprendre si ce n'était qu'une survivance ou une tradition vivante et généreuse. Et puis, si dans le nord des Cévennes les gens sont étroits dans leurs jugements en matière religieuse, et plus remplis de zèle que de charité, que devais-je chercher dans ce pays de persécutions et de vengeances, dans un pays où la tyrannie de l'Église romaine avait suscité la rébellion des Camisards, et où la terreur que répandaient les Camisards avait jeté les paysans catholiques dans la révolte légale de l'autre côté, de sorte que Camisard et Florentin se guettaient pour s'entre-tuer parmi les montagnes ?]

[Juste un peu au-dessous de moi,] une sorte de route apparut et commença à dévaler la pente à s'y casser le cou, tournant en tire-bouchon. Elle menait dans une vallée entre des pics sur le point de tomber, hérissés de rocs, comme un champ de blé moissonné, et plus loin, tapissée plus bas de vertes prairies. [Je suivis en hâte cette piste ; la pente raide, les lacets continuels et agiles de la descente et l'espoir inlassable de trouver quelque chose de neuf dans un pays neuf, tout conspirait à me donner des ailes. Un peu plus bas encore] apparut un ruisseau, recueillant maints ruisselets et bientôt retentissant allègrement parmi les collines. [Parfois il traversait la piste par une cascade, avec une flaque où Modestine se rafraîchissait les sabots.]

[Toute cette descente est pour moi comme un rêve, tant elle se fit vite. Je venais à peine de quitter le sommet que la vallée se referma sur mon sentier et que le soleil vint me frapper, alors que je marchais dans l'atmosphère stagnante d'une basse terre. La piste devenait une route, montant et descendant en ondulations faciles.] J'éprouvais fortement l'impression que c'était dimanche à mesure que j'avançais, car je passais devant plus d'une petite cabane et toutes paraissaient vides et je ne voyais pas âme qui vive ni n'entendais d'autre bruit que le gazouillis du ruisseau. Cependant je voyais que j'étais entré dans une terre, dans cette vallée silencieuse, qui n'avait que peu de chose de commun avec celle que j'avais quitté un moment auparavant avant de franchir le sommet. Les pentes étaient abruptes et changeantes.] Des chênes robustes s'accrochaient aux pentes, [au feuillage abondant], que l'automne éclairait de teintes vives et chaudes. Ça et là, un autre ruisseau descendait de la droite ou de la gauche, et dévalait un ravin immense, chaos de rochers blancs ; au fond, la rivière (s'en était bien une, rapidement formée en recueillant les eaux de toutes parts en chemin) écumait furieusement parmi les pierres, et formait là des nappes d'eau glauque les plus merveilleuses, moirées de bruns liquides. Aussi loin que je sois allé, je n'ai vu de rivière aux reflets si changeants et si délicats, de cristal plus limpide et prairie à demi aussi verte. [Devant chaque nappe, je frémissais du désir de me libérer de ces vêtements chauds, poussiéreux et matériels et de baigner mon corps dévêtu dans l'air et l'eau de la montagne.] Pendant tout ce temps, je ne cessais de penser que c'était le jour du Sabbat; [le silence ne cessait de me le rappeler], et j'entendais en esprit les cloches des églises qui retentissaient à travers toute la chrétienté et les psaumes de mille églises.

Enfin une voix humaine me frappa l'oreille - un cri étrangement modulé entre la note pathétique et la dérision - et regardant à travers la vallée, j'aperçus un bambin assis dans une prairie, les mains sur les genoux que la distance réduisait presque à la taille ridicule d'un nain. Mais le fripon m'avait aperçu comme je descendais la route d'un bois de chêne à un autre, conduisant Modestine ; il me faisait les honneurs de ce nouveau pays en me saluant de sa voix aiguë et tremblante. Et comme tous les bruits sont agréables à une certaine distance, celui-ci qui me parvenait à travers tant d'air pur des collines, et franchissant toute la verte vallée, retentit très agréablement à l'oreille et sembla quelque peu rustique comme les chênes ou la rivière.

Un peu plus loin, le ruisseau que j'avais longé se déversait dans le Tarn à Pont de Montvert, [de sanglante mémoire.]

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Les sobriquets collectifs

André Bernardy "Les sobriquets collectifs Gard et pays de Langue d'Oc"

"Lous gavots" sont en général les habitants de la Lozère et même des Alpes. Leur façon de se vêtir ne comporte aucune recherche, leur langage est en parler d'oc plus gutural que celui du bas-pays, mais ils sont par contre très fins et même très subtils dans leurs pensées et leur comportement ; c'est ce qui a pu faire dire d'eux avec juste raison ; "Lou gavots nan dé groussié qué la raoubo. (Les gavots n'ont que l'habit de grossier)".

Plus près de nous encore, sur les versants méridionaux des cévennes, à la fois gardoises et lozériennes, nous trouvons "lous raïou" ou partisans du roi. Ce nom leur viendrait de très loin : sous les Valois, alors que les Anglais occupaient la Guyenne et essayaient de s'infiltrer vers l'Est, ils opposèrent à leurs bandes une vigoureuse résistance et ils restèrent par conséquent fidèles au roi, d'ou leur nom. Certaines de leurs vallées restèrent même inviolées pendant toute la guerre de cent ans ; de là serait issu le nom de "Vallée Française" que les deux agglomérations de Sainte-Croix et Saint-Etienne gardent jalousement.

... Les Lozériens, en général, furent baptisés "barraban" c'est-à-dire maquignons, car bon nombre d'entr'eux s'adonnaient au commerce des bêtes à cornes et de trait ; mais ce mot signifie aussi homme improbe, car, dans ce commerce, certains étaient... disons suspects. Et puis, les sobriquets sont toujours péjoratifs, nousne nous lasserons pas de le répéter.

Les montagnards de cette même Lozère furent aussi "lous bourdas" c'est-à-dire rustres et lourdauds, tandis que les gens du Gévaudan, qui sont tout aussi Lozériens, furent "lous bouïre" ou "boeufs roux" ce qui est moins méchant.

Les Cévenols, c'est certain, se nourrissaient principalement de châtaignes sèches, appelées "blanchettes" dans le bas-pays, mais nommées "bajane" par ceux qui les récoltaient sur leurs pentes schisteuses.

Ils les faisaient sécher par tonnes dans des "clédo", ces bâtiments spéciaux que toute ferme possédait, à deux pièces superposées, séparées par un plancher à claire voie ; bien entendu les planches étaient assez resserrées pour éviter que les châtaignes entassées au premier étage, sur vingt ou trente centimètres d'épaisseur, ne viennent à glisser à l'étage au-dessous. Dans cette pièce inférieure, un feu de bois était entretenu pendant plusieurs semaines; les châtaignes, remuées fréquemment, se desséchaient peu à peu et perdaient leurs enveloppes ; elles pouvaient alors se conserver indéfiniment. Ces Cévenols, producteurs et sécheurs de châtaignes, étaient "lous bejanel" puisque les châtaignes elles-mêmes étaient des "bajane", surnom donné par les gens d'Alès.

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